☻L’Obéissance est tellement douce
MÉLODRAME PRODUCTION
Critique de Anne-Laure Thumerel, 11 mai 2026
“L’obéissance est douce, mais son arrière-goût très amer“
Mélodrame Production présente une fable existentielle énigmatique où quatre individus décident de fonctionner ensemble à l’écart du monde pour faire l’expérience, peut-être, de la vie bonne réellement vécue.
Une boîte scénique encadrée de voiles transparents, une chaise, une forte lumière de face qui ne dessine aucune ombre. Le plateau est nu. Dans ces conditions, tout est visible. À l’arrière, on aperçoit une silhouette qui surveille sans s'avancer franchement. Malhabile, la jeune femme sort finalement de sa cachette illusoire pour saluer furtivement le public. Ce dernier est invité à prendre son mal en patience le temps qu’elle aille chercher les autres pour commencer. Une nouvelle figure entre en s’excusant de son retard et en témoignant d’une joie appuyée pour le rite d’accueil. Une troisième s’empresse de les rejoindre, pétrie de joie angoissée et d’un caractère hospitalier assez exagéré. On continue d’attendre, il semblerait qu’il manque une personne. On apprivoise doucement ces personnages très policés mais quelque chose cloche : ils éveillent notre curiosité voire notre suspicion. Le démarrage n’est pas franc : on accumule les faux temps drôlatiques; l’effet d’orchestration apparaît dans sa dimension laborieuse. La temporalité se signale dans sa fausseté. On a juste l’espace de se dire qu’on pourrait commencer sans elle que la dernière figure entre sans rien dire, tête baissée, visiblement très apprêtée, ce qui donne à ses camarades l’occasion de souligner plaisamment l’effort vestimentaire. Nos timides efforcé·e·s et bien rangé·e·s manquent de détente et de naturel : on voit tout ce qu’iels font, comment iels le font, le temps qu’iels prennent pour le faire et l’intention exagérée qu’iels y mettent. Dans cette atmosphère fabriquée, le signifiant occupe toute la place et le signifié semble perdu de vue : au fond, qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
C’est en réalité à cette question vertigineuse qu’iels souhaitent répondre en recevant le public dans leur espace afin de partager un moment convivial et de lever le voile sur leurs occupations. Ce discours inaugural et fébrile, bien plus qu’il n’apporte d’éclairage, vient creuser le mystère de cette civilité bancale à laquelle nous assistons depuis le début. Notre soupçon grandit. À qui avons-nous affaire ? Où sommes-nous ? Dans quel espace-temps évoluent ces figures ? Elles semblent n’avoir d’ancrage ni dans le réel de la représentation, ni dans la fiction. Iels semblent n’obéir qu’au principe idéel de l’ermitage. Dehors, c’est le calme plat : le monde extérieur n’existe qu’en tant qu’il a été quitté voire oublié; la réalité extérieure brille par son absence et n’intervient donc plus sur le cours de leur vie. Nos figures sont donc là, hors-sol, hors-temps, dans leur monde où tourne à vide leur propre système de signifiance. Mais, ce soir, le public, c’est-à-dire du réel, frappe à leur porte.
Confronté·e·s alors à ce principe de réalité, les jeunes ermites présentent (non sans efforts d’amabilité) leur mode de vie organisé autour de la contemplation et la conservation d’une image de la nature et d’une certaine idée de l’harmonie avec elle. Edouard s’attache à garder la trace mémorielle de l’expressivité musicale des oiseaux, Martin ressasse un état de nature heureux dans l’enfance chez sa grand-mère, Jules se rêve en marchand de glaces aux arômes naturels oubliés, Lucie écoute sur cassette des prises de son du monde disparu et cherche à entendre une voix pour rentrer en communication avec elle. Ensemble, iels conservent une grande toile sur laquelle est représenté un paysage plutôt réaliste et jouent comme des enfants à faire comme si iels se baladaient dans la nature.
Leur quête de sens est nostalgique, médiatisée par des simulacres ou une imagerie mentale qui clôturent la signification sur elle-même dans la fixité d’un passé ou d’un idéal. Leur pratique du sens est autoréférentielle et dès lors, s’avoue vaincue à transformer quoique ce soit dans le monde. Cette dramaturgie que nous pourrions qualifier de déserteuse, dans la mesure où elle présente une tranche de vie érémitique et antipolitique (qui refuse ou échappe délibérément à l’inconfortable question du bon gouvernement pour la vie en commun) et en tant qu’elle renonce à toute forme d’affirmation en terme de construction dramatique : ici, pas de héros tramé par des objectifs à poursuivre, pas de tension jaillissant d’un conflit interne ou externe, pas de dénouement d’une situation antérieure inconfortable et modifiée par des péripéties, pas de lutte pour l’existence ou une intervention critique dans le processus du monde. C’est la renonciation joyeuse et présentiste au monde du dehors et à ses batailles que ces personnages déploient sous nos yeux en nous montrant qu’ils s’en satisfont gaiement, décolérés qu’ils sont et par là-même devenus obéissants à l’idée de leur propre impuissance posée comme état de fait absolument intégré et digéré … jusqu’à ce que la renonciation renonce également à elle-même ! Les quatre figures finissent par rompre chacune à leur manière avec la stérilité de la vie bonne simulée et à dessiner une voie vers l’extérieur. L’espace du simulacre, tout poétique, confortable et amusant qu’il est, s’évanouit alors que la pénombre s’installe au plateau et que la toile révèle sa transparence, son envers, son au-delà. Un arrière-pays à explorer s’ouvre, la fable bifurque mais la séance s’arrête là et ce point de fuite ne sera pas exploré.
Mélodrame production signe là une sorte de suite suspendue à l'allégorie platonicienne de la caverne : la lutte acharnée pour l’existence, la fragilité du vrai au sein de l’hégémonie culturelle néolibérale, la difficulté à produire un jugement éclairé au sein de flux informationnels constants et sur-sollicitants, la rigidification des structures existantes, l’entravement de l’avenir, la possibilité réelle de l’extinction du vivant dans les conditions historiques de l’époque; tout cela peut fait naître le désir nihiliste et servile d’un retour à la caverne, d’une redescente aux ombres et aux chimères nostalgiques pour la tranquillité des âmes; où la faim de vivre-mieux est rassasiée par le bonheur hyperréel.
Si le vœu de la vie douce et tranquille est fondamental et désirable, couper le son du monde en arrière-plan et renoncer à sa transformation en se résignant à la faillite de toute bataille avec lui, apparaît finalement comme la forme d’obéissance la plus pernicieuse. La désertion n’a rien de facile et doux : garder en vue la possibilité concrète du changement et du vivre-autrement, entrevoir le pain sur la planche, faire exister des modes d'organisation alternative… Tout cela requiert une désobéissance intranquille et combattive car il est bien rare que l’ordre établi laisse paisiblement et simplement les déserteurices poursuivre leur mode d’existence dans leur coin sans frapper violemment à leur porte. La désertion réelle, celle qui travaille à la réalisation de la vie bonne dans les conditions du réel, n’aura pas lieu sans bataille.
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Écriture, mise en scène et jeu Jules Bisson, Lucie Epicureo, Martin Mesnier, Édouard Sulpice
D’après une idée originale de Édouard Sulpice
Écriture et dramaturgie Bogdan Kikena, sur une idée d’Édouard Sulpice
Scénographie et costumes Valentine Lê
Lumière Alessandra Assous-Aldana, Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Son Marion Cros
Régie générale Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Conception et réalisation de la toile peinte Sarah Barzic, Loïse Beauseigneur, Denis Cavalli, Jeanne Daniel-Nguyen, Valentine Lê
(Vu au théâtre de la Cité Internationale - Paris - le 21 février 2026)